Ces hommes et ces femmes que nous appelons « migrants »

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Ministres,

J’ai rêvé ce matin que beaucoup d’hommes et de femmes que nous appelons « migrants », nous aurions dit « exilés » à une autre époque, se réunissaient au Musée Picasso à Paris pour attendre de l’aide. Que l’un de ces hommes s’effondrait de faiblesse et qu’un petit groupe de 4 ou 5 touristes le soutenait et l’emmenait dans une pharmacie. Que là, les pharmaciens faisaient mine de le prendre en charge et qu’ensuite, une fois le regard étranger passé, ils le rejetaient par la porte de derrière, dans le flux de ses semblables sans avoir apporté aucune aide.  Une télévision filmait un homme qui donnait une grande pièce d’argent pour aider ces hommes et ces femmes et après le passage de la caméra il récupérait sa pièce. Je retrouvais cet homme installé dans l’escalier d’un immeuble bourgeois et je l’interrogeais sur ce qu’il avait fait.  Il me répondait qu’il aurait du travail à temps plein auprès des migrants dès le mois de janvier, s’il le voulait, mais que cela serait insuffisant étant donné leurs besoins, que l’aide d’une seule personne serait inutile.

Je ne suis personne de spécialement visible, j’ai 50 ans et je vis avec mes deux garçons jeunes adultes, qui s’émancipent doucement. J’habite à Paris et en ce moment pour aller travailler je passe chaque jour à vélo Porte de la chapelle, enfin je passais, car j’ai modifié mon trajet et maintenant je sors de Paris par la porte d’Aubervilliers. Au début je me disais que c’était sain de regarder en face ce qui se passe ou plutôt ce qui ne se passe pas pour certains d’entre nous, ne pas oublier, y penser chaque jour. Nous sommes tous les feuilles du grand arbre de l’humanité. Mais à force d’entendre mes collègues se plaindre qu’elles se font bousculer par des toxicomanes, à force de regarder en face votre politique et mon impuissance devant l’insoutenable, une déprime permanente s’est installée.

Vous ne devez pas souvent passer par là mais je pense que vous savez ce qui s’y passe. Porte de la Chapelle c’est l’enfer sur terre. Des hommes et des femmes, une majorité d’hommes que nous appelons « migrants » s’y sont rassemblés encouragés par la Ville de Paris qui y avait construit sa « bulle » joliment nommée Utopia, centre d’aide sociale à leur intention. Mais cette initiative n’a jamais été à la hauteur des besoins ni même de ses promesses puisque l’on y recevait les personnes 2 ou 3 jours et qu’ensuite elles étaient remises à la rue. Aujourd’hui il n’y a plus de bulle mais à la place un terrain vague avec des voiture abandonnée comme sur les photos des pays du tiers monde qu’il y avait dans mon livre d’histoire du collège. Il y a un lavabo en tôle avec 5 ou 6 robinets, qui est utilisé par les hommes et les femmes que nous appelons « migrants » et aussi par les craqueurs en pagaille qui sont venus coller leur misère à celle de ceux qui s’étaient installé là. Il y a un petit centre d’aide et le camion Gaïa un peu plus loin, des initiatives dont les moyens sont extrêmement limités. On peut voir aussi un autre terrain en pente, pelé, adossé au pont du périphérique qui est terrifiant. Des hommes que nous appelons « migrants » ont installé des « toilettes » derrières des bâches suspendues. Le matin quand je passais beaucoup d’entre eux étaient debout sur ce terrain entouré de grillages, hommes noirs verticaux sur une terre brune où l’herbe ne pousse plus. Certains sont assis sur des chaises de fortune. Il y avait même un petit chariot de vente de boissons les derniers temps que j’y passais. De l’autre côté de la route, de cet échangeur où passent quotidiennement des milliers de voitures, les triangles d’espace inutilisé entre deux voies ont été investis, ils sont recouverts de tentes et d’affaires indispensables à la survie. J’y ai même vu une cocotte-minute sur un réchaud. Il y a des hommes et des femmes qui tentent de vivre ici. J’ai appris par hasard qu’un homme que nous appelons « migrant » s’est pendu cet été porte de la Chapelle. Un homme, jeune probablement car ils le sont presque tous, a mis fin à ses jours alors qu’il voulait vivre décemment, et que pour cela il avait traversé le désert, la mer et des épreuves que nous aurions peine à imaginer. Si vous passiez porte de la Chapelle Monsieur le Président, là où vous ne faites rien, volontairement j’en suis convaincue, vous pourriez ressentir, voir, mesurer l’horreur qu’entretien votre stratégie du non-accueil et de la stigmatisation de populations les plus vulnérables.

En tant que citoyenne, je n’ai pas de pouvoir particulier mais des responsabilités, des devoirs. Envers mes fils, envers mes parents, envers mes semblables, envers ces hommes et ces femmes que nous appelons « migrants ». Je ne peux pas loger ne serait-ce qu’une seule de ces personnes car mon appartement est trop petit, je ne peux pas donner un toit à chacun, avec un lit, une salle de bain et quelques vêtements. Je ne peux pas leur ouvrir l’université que beaucoup sont venus chercher quand ce n’est pas le lycée. Je ne peux pas les aider à apprendre le français et à trouver un travail. Je leur ai apporté des packs d’eau au moment de la canicule, du café dans le froid des petits matins d’hiver, j’ai offert leurs portraits à 120 d’entre eux car je dessine, j’ai fait ce que j’ai pu, c’est-à-dire quasiment rien. Mais vous, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Ministres que faites-vous ? Combien coûte votre politique du maintien à la rue des hommes et des femmes que nous appelons « migrants » ? Le plus triste dans cette histoire, dans cette page de notre histoire c’est que ces hommes et ces femmes sont nécessaires au bien être de notre société. Ils arrivent à point nommé pour compléter des contingents professionnels qui nous manquent, en informatique par exemple, et pour pallier au vieillissement de notre population.

Porte d’Aubervilliers l’ambiance est différente, familiales aurais-je envie de dire. Il y a deux grands campements le long des rampes qui relient la place au périphérique. Ici tout est calme. On peut voir qu’il ne reste pas un centimètre carré de disponible, le lieu est bondé, des tentes vertes et bleues sont collées les unes aux autres, des vêtements sèchent ici et là. Des hommes mendient au feu de signalisation. Deux cabines de toilettes en plastique sont placées devant chaque camp. Ce qui évidemment est cruellement insuffisant. Et pourtant les hommes et les femmes que nous appelons « migrants » se débrouillent pour maintenir leur hygiène. Si vous observiez l’entrée de ces camps vous verriez que les personnes qui en sortent sont propres, qu’elles réussissent encore à s’habiller correctement, on se demande combien de temps encore. Ces hommes et ces femmes que nous appelons « migrants » font preuve d’une volonté de fer et d’une dignité qui forcent le respect.

A l’argument le plus fréquent qui consiste à dire « Nous ne pouvons pas recueillir toute la misère du monde », vous savez bien, vous, que la France (comme tous les autres pays du monde) a déjà connu des vagues de migration, d’italiens, d’espagnols, de nord africains qui ont été d’une aide considérable dans l’évolution de notre pays et de l’Europe en général. Vous savez bien aussi que le nombre de réfugiés qui nous arrive est infime par rapport aux pays limitrophes de ces zones dévastées par la guerre et la misère. Vous savez mieux que personne que notre société a les moyens de les recevoir dignement et qu’elle en bénéficierait à long terme. Mais pour vous le long terme… C’est à croire que vous n’avez pas d’enfants, ni de petits enfants.

Vous savez aussi sans doute que la plupart de ces hommes et ces femmes que nous appelons « migrants » ne souhaitent pas rester en Europe, qu’ils envisagent de retourner chez eux dès que le climat politique y sera redevenu paisible, leurs familles leurs manquent, leurs terres d’enfance aussi.

Imaginez seulement en 1870 si Claude Monnet, Camille Pissaro ou même le grand marchand Durand-Ruel avaient lors de leur exil en Angleterre, été aussi mal reçus ? Imaginez un peu que les anglais les aient laissés à la rue ? Seraient-ils aujourd’hui les fleurons de notre culture ? Les anglais à l’époque recevaient tous ceux qui en avaient besoin, sans distinction. Imaginez que dans les années 1940 les intellectuels et tous les anonymes migrant aux Etats Unis aient été livrés à la misère ? Non vraiment, il n’y a que des sociétés barbares et perdues pour recevoir des exilés de cette façon, pour bafouer la dignité humaine et faire passer cette monstruosité pour un choix légitime.

L’hiver approche Monsieur le Président. Nous commençons à mettre des couvertures sur nos nuits, comment feront ces hommes et ces femmes quand le froid deviendra mordant ? Comment ne pas redouter de voir, une année de plus la misère sous le coup du vent glacial, de la pluie, de la boue, des gymnases ouverts à la va vite, de l’injustice qui est faite à ces hommes, ces femmes et ces enfants que nous appelons « migrants » et au nom de quelles ambitions ?

Ariane Segelstein

Nouvelle exposition

 

Peut-être qu’un jour ce réfugié qui erre dans une ville étrangère ce sera moi, peut-être que ce sera ma fille ou bien mon frère tant aimé, qui pour sauver leur peau auront tout quitté.

Alors je ferais un vœu : Que les miens soient accueillis dignement là où le destin les aura menés.

        

 

 

 

Du 4 février au 24 février 2019 à la BOCATA, 31 rue Milton 75009 Paris

Vernissage le 10 février à partir de 14h.

 

Une série de photos de dessins sera présentée, il s’agit de portraits retravaillés, à découvrir dès le 4 février à la Bocata.

Nouvelle projection

Le court métrage: Flagrant délit de vie, sera projeté à la Bocata 31 rue Milton Paris 9ème samedi 9 février vers 20h30

Fabiène Mai, 90 ans, actrice et habitant le 9ème arrondissement est racontée par sa petite fille Ariane Segelstein, artiste plasticienne, qui la filme durant quelques jours.

L’entrée est gratuite, sur réservation (nombre de places limité)

Ce qui fait la différence entre un site et un blog?

J’espère que vous m’excuserez pour les publicité qui se trouvent sur ces pages et que vous parviendrez à voir les travaux présentés sans être trop gênés. N’hésitez pas à m’écrire pour me faire part de vos impressions,

A bientôt et bonne visite!

Et pour commencer, une œuvre récente que j’aime:

de Chiharu Shiota, Uncertain journey 2016